Régime crétois et cœur : ce que disent vraiment les études
Le cœur, c'est le sujet qui a rendu le régime crétois célèbre dans le monde entier. On lit partout des chiffres spectaculaires. Moi, je ne suis ni médecin ni chercheuse. Je suis une Crétoise qui cuisine en Normandie, et j'ai voulu savoir ce que disent vraiment les grandes études.
Alors je les ai relues, une par une. Voici ce qu'elles ont observé, et aussi leurs limites. Parce qu'une étude, ce n'est pas une promesse.
L'étude des Sept Pays : le point de départ (1958-1964)
Tout commence avec le chercheur américain Ancel Keys et son équipe internationale. Entre 1958 et 1964, ils recrutent 12 763 hommes d'âge moyen, répartis en 16 groupes dans 7 pays. Ce sont les États-Unis, la Finlande, les Pays-Bas, l'Italie, la Yougoslavie, le Japon et la Grèce, avec la Crète et Corfou.
Après des années de suivi, les écarts entre les pays sont grands. Les hommes suivis en Crète font partie de ceux qui ont eu le moins de décès d'origine coronarienne. C'est une observation, pas une preuve. Les chercheurs ont observé que les légumineuses, les huiles et les végétaux étaient associés à des taux plus faibles. Le beurre, la viande, les pâtisseries et le lait étaient associés à des taux plus élevés.
Les limites : l'étude compare des populations entières, pas des personnes. Elle montre des associations, pas des causes. Seuls des hommes ont été suivis. Et en Crète, une partie des relevés alimentaires a été faite pendant le Carême orthodoxe. Je raconte tout cela dans mon article sur l'étude de Keys.
La Lyon Diet Heart Study : un essai français (1994 et 1999)
À Lyon, le Dr Michel de Lorgeril et son équipe suivent 605 patients qui viennent d'avoir un premier infarctus. Ils sont tirés au sort en deux groupes. Le premier suit une alimentation de type méditerranéen. Le second suit le régime « prudent » conseillé à l'époque après un infarctus.
Un détail souvent oublié : l'alimentation testée était riche en acide alpha-linolénique. C'est un oméga-3 végétal. Il était apporté notamment par une margarine à base d'huile de colza. Ce n'était donc pas un essai sur l'huile d'olive.
Ce que les chercheurs ont observé :
- Après 27 mois en moyenne (publication de 1994) : 3 décès cardiaques dans le groupe méditerranéen contre 16 dans l'autre, et 5 infarctus non mortels contre 17.
- Après 46 mois en moyenne (rapport final de 1999) : 14 événements (décès cardiaque ou infarctus) contre 44.
Au vu des premiers résultats, le comité de l'essai a décidé de l'arrêter plus tôt que prévu. Les patients ont ensuite continué à être suivis, d'où le rapport de 1999.
Les limites : c'est un petit essai, avec peu d'événements. Les pourcentages spectaculaires que l'on voit circuler (« -70 % ») reposent donc sur quelques dizaines de cas. Il concerne des personnes qui avaient déjà eu un infarctus, pas la population générale. Et on ne peut pas savoir quelle partie de l'alimentation a joué.
L'étude PREDIMED : un grand essai espagnol (2013, republié en 2018)
PREDIMED est l'un des plus grands essais jamais menés sur l'alimentation : 7 447 personnes de 55 à 80 ans en Espagne, dont 57 % de femmes. Elles n'avaient pas de maladie cardiovasculaire au départ, mais un risque élevé : diabète, tabac ou hypertension, par exemple.
Il y avait trois groupes. Le premier suivait une alimentation méditerranéenne, avec de l'huile d'olive vierge extra fournie par l'étude. Le deuxième suivait la même alimentation, avec des fruits à coque fournis par l'étude. Le groupe témoin, lui, recevait le conseil de réduire les graisses.
Après un suivi médian de 4,8 ans, un infarctus, un AVC ou un décès cardiovasculaire est survenu chez :
- 3,8 % des participants du groupe huile d'olive
- 3,4 % du groupe fruits à coque
- 4,4 % du groupe témoin
En valeur relative, cela fait environ 30 % d'événements en moins dans les deux groupes méditerranéens. En valeur absolue, l'écart est de 0,6 point pour le groupe huile d'olive et de 1 point pour le groupe fruits à coque. Cela représente entre moins d'une personne et une personne sur 100, en un peu moins de cinq ans.
Une précision honnête : la première publication, en 2013, a été retirée par la revue en 2018. Les auteurs avaient découvert des écarts au protocole. Des membres d'un même foyer avaient été inclus sans tirage au sort. Dans certains centres, le tirage au sort n'avait pas été appliqué correctement. L'étude a été analysée à nouveau et republiée la même année dans le New England Journal of Medicine, avec des résultats proches.
Les autres limites : le groupe témoin a finalement peu réduit ses graisses. Les participants étaient des Espagnols âgés, déjà à risque. Et l'essai teste un mode d'alimentation, pas un aliment isolé.
Ce que ces études ne disent pas
Aucune de ces études ne permet de dire qu'un aliment seul agit sur le cœur. Elles portent sur une façon de manger dans son ensemble. On y trouve beaucoup de légumes, de légumineuses, de fruits et de pain, une matière grasse végétale, et peu de viande et de produits transformés. Et dans la Crète des années 1960, il y avait aussi le travail aux champs, la marche, le Carême, la vie de village.
Et cette Crète-là a bien changé. En 2005, des chercheurs de l'Université de Crète ont examiné des agriculteurs de la plaine de la Messara. En moyenne, les hommes pesaient 20 kg au-dessus de ceux des années 1960. Le mode de vie compte autant que l'assiette.
Que recommandent les cardiologues ?
Dans ses recommandations de 2021, la Société européenne de cardiologie conseille une alimentation de type méditerranéen, ou proche. Concrètement, elle conseille de remplacer les graisses saturées par des graisses insaturées. Elle recommande plus de céréales complètes, de fruits, de légumes et de fruits à coque. Du poisson au moins une fois par semaine. Et moins de sel, moins de sucres ajoutés, peu d'alcool. Ces conseils vont avec le reste : ne pas fumer, bouger, suivre son traitement s'il y en a un.
Important : cet article raconte des études, il ne donne pas de conseil médical. Il ne remplace pas l'avis de votre médecin. Si vous avez un problème cardiaque, un traitement ou des facteurs de risque, parlez-en avec lui avant de changer votre alimentation.
Questions fréquentes
Un seul aliment peut-il faire la différence ?
Les études ne portent pas sur un aliment seul. Dans PREDIMED, l'huile d'olive faisait partie d'une alimentation méditerranéenne complète. Et le groupe avec des fruits à coque a eu des résultats proches. L'huile d'olive reste une matière grasse : elle remplace le beurre, elle ne s'ajoute pas au reste.
Le régime crétois remplace-t-il un traitement ?
Non. Ces études ont comparé des alimentations entre elles, pas une alimentation à un médicament. Ne modifiez jamais un traitement sans votre médecin.
Pourquoi lit-on des chiffres si différents d'un site à l'autre ?
Beaucoup de sites reprennent des pourcentages relatifs sans dire sur combien de personnes ils portent. D'autres citent encore la version de 2013 de PREDIMED, retirée depuis. C'est pour cela que j'ai préféré vous donner les chiffres bruts.
Et pour passer de la théorie à la cuisine, je vous propose mon menu de la semaine à la crétoise. Les légumineuses, les herbes et les produits crétois que j'utilise, vous les trouverez dans notre épicerie, à Messei et en ligne.



